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manifeste

essay · Feb 2024 · living

La Renaissance a inventé la perspective. On a tendu des fils vers un point posé sur l'horizon, et le monde s'est mis à tenir dans un cadre. Six cents ans plus tard nous dessinons encore comme ça. Tout converge, tout se range, tout trouve sa place en direction d'un point qui n'existe pas.

Un point de fuite retient. Une ligne de fuite emmène.

Ce que nous vivons n'est pas une renaissance, c'est un éveil. Rien de glorieux là-dedans. Une civilisation ouvre les yeux, s'aperçoit qu'elle peut agir, et comprend dans le même mouvement qu'elle en répond.

Alors regardons bien. Rien de ce qui nous entoure n'a la forme qu'il devait avoir. Les rues, les machines, les journées, les contrats. Tout a été décidé, souvent par peu de monde, souvent il y a longtemps, souvent sans nous. Ce qui a été décidé se redécide.

Nous avons appris comme on apprend toujours, en essayant, en cassant, en recommençant. Le réflexe d'après serait de tout raser pour rebâtir propre. C'est le geste du siècle dernier et nous en payons encore les traites. Il en reste un autre, plus lent et moins spectaculaire. Prendre ce qui est déjà là, ouvrir le boîtier, regarder le mouvement, le remettre en marche autrement.

Nous savons décrire l'effondrement dans le moindre détail. Nous disons très mal ce que nous voudrions. C'est pourtant tout le travail qui reste, et il est d'imagination avant d'être de technique : rendre un futur enviable assez précis pour qu'on ait envie d'y aller. Pas un plan de bataille. Une direction, et de quoi marcher.

Cela ne se fera pas par la force. Cela se fera avec ce qui a bercé notre éveil au monde et qu'on n'ose plus dire à voix haute : la minutie, le respect, l'amusement. Le dernier n'est pas le moins sérieux des trois. On ne répare bien que ce qu'on aime manipuler.

Comme les horlogères, ouvrir avant de juger du mouvement. Ce qu'on peut ouvrir, on peut le réparer. Ce qu'on peut réparer, on peut le transmettre. La chaîne est courte et elle tient debout.

Et il faut des mains. Notre époque est fébrile, elle est aussi lucide et plus désirante d'apprendre qu'elle ne l'a jamais été, mais elle reste de chair. Nous avons besoin d'incarner, de faire objet, de tenir ce que nous pensons. Le désir ne se calcule pas. Il est vaporeux, impalpable, diffus, et il demande un corps, un établi, du temps. Les algorithmes, d'une finesse qui dépasse de loin ce que nous savons construire, ne peuvent pas faire cela à notre place.

Il y a les outils qui nous laissent faire ce dont nous avons envie, et ceux qui fabriquent l'envie qu'eux seuls savent satisfaire. Ce n'est pas une affaire de morale, c'est une affaire de ce qu'on choisit de poser sur l'établi.

Je propose l'idée d'un lieu dont la valeur n'est pas le contenu mais le contenant. Dont l'objectif n'est pas la validation mais le partage. Dont la seule peur serait de ne plus faire partie d'un monde qui se transforme, et qui se transforme pour le mieux de tou·te·s.

Une oasis ne produit rien. Elle tient de l'eau et de l'ombre au milieu de ce qui brûle, et elle appartient à qui arrive. C'est cela que je voudrais. Un endroit où l'on essaie, où l'on se trompe, où l'on recommence, ouvert à qui veut un futur enviable et accepte de le fabriquer de ses mains.

Je n'ai pas de programme. J'ai un établi, quelques outils qui s'ouvrent, et l'idée que tout cela se partage.

Il y a de la place.

D'où ça vient